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Des idoles prĂŞtes Ă  (presque) tout

Avec son «girl group» de J-pop, le succès semble à portée de main lorsque la jeune star Mai tombe sous le charme de Kei, un ancien camarade devenu mime. En raison d’une «no love clause», son contrat lui interdit hélas toute relation amoureuse. Dans une société méritocratique où chacun·e doit incarner son rôle à la perfection, Mai se trouve face à un dilemme: sacrifier sa carrière ou son cœur. Sous les traits d’une romance, «Love on Trial» de Koji Fukada offre un reflet moderne d’une société japonaise confrontée à une culture des fans toxique et à une industrie du divertissement dévastatrice.

La jeune Mai répète jour après jour de nouvelles chorégraphies avec les quatre filles de sa troupe. Ses journées suivent une routine bien réglée, entre essayages de costumes et concerts prétendument glamour dans de petites salles. Son groupe, nommé Happy Fanfare, compte déjà un nombre impressionnant de groupies. Il est sur le point de percer. Les pas de danse sont impeccables, tout comme les interactions avec les fans, principalement masculins, sont rôdées et millimétrées.

RĂŞves d'une pop star

Tandis qu’elle rêve de succès dans des costumes sophistiqués sur des grandes scènes, l’espace qu’elle partage à Tokyo avec Nanaka, la benjamine de 18 ans, et leur collègue Risa, est minuscule. Diffusées en live, des vidéos permettent de tenir leurs fans informés des dernières nouvelles et d’entretenir leur passion. Dans un tel contexte, la vie privée n’existe plus, ou presque.

Lors d’une journée de congé passée au zoo, Mai, Nanaka et Risa regardent les singes en cage. Elles ne semblent pas y voir de parallèle avec leur propre vie. Un artiste-mime attire alors l’attention de Mai: lui n’a besoin que de quelques gestes pour enthousiasmer les gens, alors qu’elle dépend sur scène de la lumière des projecteurs et de sa voix. Mai ne pourra s’empêcher de repenser à ce mime, prénommé Kei, qu’elle connaît en fait depuis l’école. De retour dans la salle de répétition, les producteurs annoncent une nouvelle configuration pour la prochaine chanson: Nanaka va remplacer Mai au centre, la place réservée à l’idole la plus populaire du groupe.

Mai est attirée par Kei, justement parce qu’il mène une vie qu’elle ne pourrait imaginer pour elle-même.

Koji Fukada

Image du film «Love on Trial»

Bientôt, lorsque font surface des photos privées de Nanaka avec son petit ami caché, dans un bar karaoké, sa place dans le groupe est aussitôt remise en question. Les actes de Nanaka semblent avoir des répercussions sur l’ensemble de Happy Fanfare, voire sur toute la maison de disques. Son seul salut réside dans une vidéo d’excuses où elle est contrainte de déclarer ses regrets et de promettre de tout faire pour s’améliorer. Mais tous les fans ne peuvent pas lui pardonner son écart.

Pour ne pas subir la même trajectoire que Nanaka, Mai réprime son attirance pour Kei. Cette situation va pourtant basculer radicalement à la suite d’une agression... Huit mois plus tard, Mai et Kei comparaissent au tribunal. La maison de disques a activé la justice pour rupture de contrat. Une épreuve difficile pour les deux jeunes amoureux.

Fandome toxique

Love on Trial montre bien le côté sombre de l’obsession excessive et des désirs toxiques des fans. Si certains rituels créent un sentiment positif d’appartenance à une communauté, comme agiter joyeusement des bâtons lumineux et chanter des paroles flatteuses, les commentaires insultants et les comportements possessifs, voire virilistes, appartiennent également aux fandoms.

Image du film «Love on Trial»

Le véritable problème réside dans le désir de contrôle et de commercialisation de ces sentiments. Ce lien est encouragé et exploité pour générer des profits. Cela renvoie à la superficialité troublante de la culture de célébrité, où la notoriété est directement liée à des logiques de rentabilité dans les sociétés capitalistes.

Koji Fukada

Dans la K-pop coréenne, plus connue, l’accent est plutôt mis sur une synchronisation parfaite et des performances de haut niveau. Les normes de la J-pop accordent davantage d’importance à une relation «authentique» avec les fans. Les idoles doivent pratiquer un véritable service au fan, irréprochable. Leur dévouement ne doit faire aucun doute. Sinon, elles sont sanctionnées par leur communauté. Cela implique de jouer le rôle de femmes innocentes et «pures», qui désirent être admirées par les hommes. Non seulement de manière ostensible par les fans, mais aussi d’une façon plus subtile par l’entreprise qui en fait des idoles. Le groupe s’appelle Happy Fanfare, ce n’est de loin pas un hasard.

Image du film «Love on Trial»

En 1997, dans son chef-d’œuvre d’animation Perfect Blue, Satoshi Kon montrait déjà les abîmes auxquels sont confrontées les idoles. Ce qui semble amusant dans la série Netflix KPop Demon Hunters, où des stars crient «for the fans» et écrasent les démons qui veulent dévorer leurs admirateurs, prend un arrière-goût plus amer dans le contexte de Love on Trial. Jusqu’où peut aller le service au fan et jusqu’où les maisons de disques peuvent-elles s’immiscer dans la vie privée de leurs talents? Les avocat·es de Mai plaident à juste titre en faveur de son droit fondamental à l’amour. Cela suffira-t-il à éclairer les consciences?

Lumières froides ou nocturnes

Love on Trial se distingue d’ailleurs par une conception minutieuse des éclairages. La lumière du film est parfois froide, par exemple dans les salles de répétition, lors des concerts ou dans le tribunal. À l’inverse, elle devient beaucoup moins prégnante dans les scènes nocturnes chaleureuses avec Mai et Kei. La nuit, les deux s’échangent des regards furtifs, loin de la métropole scintillante et frénétique de Tokyo. L’incertitude demeure pourtant: Mai, séparée de Kei par une route, se demande si elle ne le fixe pas trop intensément.

Image du film «Love on Trial»

Le projet de Love on Trial est né il y a 10 ans lorsque j’ai découvert un article sur Internet à propos d'une idole poursuivie en justice par son agence, après avoir entretenu une relation amoureuse avec un fan.

Koji Fukada

Récompensé en 2016 pour Harmonium par le Prix du jury de la section Un Certain Regard du Festival de Cannes, Koji Fukada était de retour en 2025 sur la Croisette avec Love on Trial, présenté dans la section officielle Cannes Premières. Dans ce nouveau film, le réalisateur japonais mêle une fois encore éléments oniriques, touches surréalistes et réalisme cru, le récit étant tiré d’un fait réel qui s’est produit en 2015. Fukada y a vu une occasion de raconter une histoire universelle sur les inégalités de genre, la culture du divertissement et les fandoms japonais. Le rôle principal est joué par Kyoko Saito, qui est elle-même une ancienne idole. Ce ne sont pas tant ses talents d’actrice qui intéressaient le cinéaste, mais plutôt son expérience de la présence scénique: les expressions et les gestes caractéristiques qu’elle avait appris à maîtriser. Dans Love on Trial, elle sait à merveille comment interpréter les joyeuses chansons d’amour qui captivent les fans. Renommé depuis son travail sur Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi, le directeur de la photographie Hidetoshi Shinomiya apporte sa touche au film. Il sait saisir avec un calme remarquable aussi bien les scènes passionnées avec Mai et Kei, que les moments plus embarrassants entre Happy Fanfare et les fans.

Image du film «Love on Trial»

Dans le milieu du divertissement, les actrices et idoles féminines sont soumises à des standards de pureté sexuelle et morale.

Koji Fukada

Les structures, auxquelles les idoles sont soumises, sont profondément enracinées dans le système patriarcal. C’est pourquoi, les cinq jeunes filles du groupe tentent, chacune à leur manière, de s’en affranchir ou de s’y conformer. Avec la popularité croissante de la J-pop en Occident, il sera fascinant d’observer l’évolution du statut des idoles et celle des fandoms. Avec Love on Trial, Koji Fukada offre une matière de réflexion d’une grande densité, aussi stimulante que divertissante et romantique.

Bande-annonce
portrait Koji Fukada

Koji Fukada:

Koji Fukada est né en 1980 à Tokyo. Après des études de littérature à l’Université Taisho, il suit parallèlement les cours de cinéma à la Film School of Tokyo, où il devient l’élève de Kiyoshi Kurosawa. En 2002, il réalise La Chaise, son premier long-métrage autoproduit, avant de rejoindre la compa…

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