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Expériences frontières
Svilengrad est une ville frontalière du sud de la Bulgarie, au point de rencontre entre la Grèce et la Turquie. Autrefois, la Route de la soie passait par là . Aujourd’hui, les semi-remorques s’y agglutinent. C’est ici que Veska, archéologue, dirige les fouilles d’un château médiéval. Lorsqu’un ami d’enfance refait surface pour gagner un peu d’argent, elle se voit entraînée dans les milieux criminels de la région. De retour avec «L’Aventure rêvée», son deuxième long-métrage tourné en Bulgarie, la réalisatrice allemande Valeska Grisebach y restitue la vie quotidienne avec tant de sensibilité que le film a été acclamé à Cannes et récompensé, à juste titre, par le Prix du jury.
Lors de ses recherches pour ce nouveau film, Valeska Grisebach aurait choisi un peu par hasard le métier de Veska, cette femme d’une cinquantaine d’années qui aime rire et tisse le fil de l’intrigue. Cette profession qualifie non seulement le personnage principal, mais aussi la réalisatrice elle-même, qui en effet aborde son travail cinématographique comme une archéologue. Pour réaliser cette Aventure rêvée, la cinéaste s’est rendue sur un site de fouilles aux confins de l’Europe et elle y a recueilli, avec minutie, des fragments du quotidien. Elle a su prendre le temps de les assembler, pour nous offrir à contempler l’ensemble comme un vase précieux qui présenterait encore des lacunes. Il lui manque certes quelques morceaux, mais il transmet une image si vivante!
Pour son travail, l’archéologue a besoin d’une équipe et d’ustensiles tels que des pelles, des pinceaux, des spatules, un mètre ou un détecteur de métaux. Valeska Grisebach s’appuie également sur une équipe et ses outils; l’image, le son et le montage. Elle cherche et rend visible ce qui se cache sous la surface d’un lieu délimité. Comme pour l’archéologie, il s’agit d’abord de détails qui, une fois assemblés seulement, forment un récit. Le regard et la perception entrent alors en jeu. En dégageant un fragment à l’aide d’un pinceau, un personnage s’interroge: «C’est quelque chose?» «Oui, mais quoi?», lui répond l’archéologue.
Je pense que faire des films, c’est avant tout entrer en contact avec les gens. Et parfois, ne pas tout savoir.
Valeska Grisebach
Grâce à cette approche, nous voici au cœur de l’action, avec l’impression de faire partie de l’équipe d’archéologues. Le récit captive imperceptiblement. Aussi feutré qu’éloquent, il suit son cours. Sous un auvent à l’abri du soleil, Veska (Yana Radeva) est assise près du site de fouilles avec son vieil ami Said (Syuleyman Letifov). Elle ne l’avait pas revu depuis vingt ans, jusqu’à ce qu’elle le croise par hasard en ville. Il est revenu à Svilengrad parce qu’il a besoin d’argent. Et il sait qu’il y a des casinos dans cette ville frontalière, et bien des moyens de se procurer du pèze. Elle lui explique que c’est une chance, d’un point de vue archéologique, que la région ait été épargnée par les chasseurs de trésors durant l’ère soviétique. Dans ce film, les mots s’enchaînent. Les dialogues sont riches et regorgent à eux seuls de trouvailles révélatrices des gens d’ici et de l’Histoire. Durant son enfance, on a changé le prénom de Said en Alben. À ses 15 ans, ce n’était plus assez bulgare. On l’a donc appelé Evgeni. Même les prénoms évoluent selon les changements politiques.
L'Europe depuis ses confins
Svilengrad se situe à l’extrême périphérie de l’Europe, mais c’est comme si Valeska Grisebach, en «archéologue», tentait d’en saisir l’intérieur; de saisir non seulement ce coin à la frontière avec la Turquie et la Grèce, mais aussi tout ce qui fait l’Europe, ce qu’elle a de positif comme ce qu’elle laisse en suspens. Il est frappant de voir les habitant·es de cette ville européenne dire que l’archéologie est une affaire européenne ou manifester leur désir «d’aller en Europe».
Les postes-frontières ont toujours donné lieu, partout, à l’émergence d’un marché doté d’une dynamique propre. Surnommé «Kapıkule» du côté turc (littéralement «la tour de la porte» en raison de sa position stratégique historique), et renommé en 1934 en l’honneur du capitaine bulgare Nikola Andreev mort pendant la Première Guerre balkanique, le poste-frontière de Kapitan Andreevo est le plus grand d’Europe. C’est un lieu structurant de l’économie, de la contrebande et du transit. Mais c’est aussi un espace ambigu, vivant et ordinaire. Il est situé sur l’A4/E80 en provenance d’Istanbul. Et l’on n’y voit pas seulement arriver des marchandises destinées aux marchés européens, mais aussi des personnes qui cherchent à entrer dans la «forteresse européenne». Ni les unes ni les autres ne le font nécessairement de manière légale, ce qui offre à tout le monde la possibilité de se faire de l’argent. Il peut s’agir d’un petit complément au maigre salaire perçu à la douane ou lors d’un contrôle de marchandises, ou bien de grosses affaires illégales fomentées de manière impitoyable. Et à travers cette frontière à la fois réelle et imaginaire, Valeska Grisebach construit un cinéma qui échappe aux schémas narratifs traditionnels, privilégiant les rencontres et les perceptions plutôt que les conflits – lequel s’appuie sur une méthode de réalisation fondée sur la collaboration avec des non-professionnel·les et une construction orale du jeu et des scènes, pour être au plus près de la vie elle-même.
Pour cette histoire, ce qui m’attirait dans la frontière, c’est sa dimension de surface de projection, un espace hors du temps, aventureux, un lieu de mouvement, de commerce et de contrebande.
Valeska Grisebach
Le cinéma se nourrit d’expériences frontières. Il en a très tôt tiré de véritables genres, du western au film d’aventures, du polar ou film criminel. Leurs personnages nous sont devenus familiers, bien que la plupart d’entre nous n’aient pratiquement jamais eu de contacts réels avec eux. Durant sa jeunesse à Berlin, en regardant des classiques avec son père, Valeska Grisebach a appris à connaître ces genres. Très vite, elle a commencé à comprendre à quel point l’histoire du cinéma est marquée par la masculinité et combien les films nous en disent long sur la nature de la société. Elle s’identifiait aux héros masculins, a-t-elle déclaré à propos de son précédent long-métrage, justement intitulé Western, en se sentant à la fois amoureuse et exclue. Les stéréotypes véhiculés par les genres formaient comme une architecture avec laquelle elle regardait le monde, de l’extérieur en tant que femme. Et puis, pour notre plus grand bonheur, elle a franchi le pas pour entrer elle-même dans ce système, et elle a commencé à en briser les narratifs et les idéalisations.
À sa manière, elle aussi cultive les genres. Dans L’Aventure rêvée, on en retrouve des éléments caractéristiques, mais la cinéaste en modifie les perspectives, les ouvre. Elle laisse les héros à l’époque de l’ère masculine qu’ils glorifient et se consacre à la vie derrière les façades du genre, et ici très clairement à l’existence des femmes. Elle renverse les regards. Elle ne se satisfait plus de l’ordre d’un gangster local, Said, qui demande à sa compagne d’aller se promener pendant que lui discute, avec les hommes, des choses «sérieuses».
Un personnage naît toujours d’un mystérieux agrégat: une intention, une vague esquisse, que la vie vient enrichir de mille façons.
Valeska Grisebach
Strip-teaseuse ou chanteuse
«Tu es quoi, strip-teaseuse ou chanteuse?», voilà les deux options qui semblent ici s’offrir aux femmes indépendantes. Veska n’est pas une héroïne. Elle ne veut d’ailleurs pas en être une. On peut néanmoins la qualifier de courageuse, sereine, sûre d’elle, joyeuse, alerte, sans être envahissante. Elle fait son travail, se montre souveraine et ouverte avec tout le monde, et parvient même, dans un jardin, à tenir tête à Iliya (Stoicho Kostadinov), un mafieux habitué à obtenir tout ce qu’il veut, mais finalement solitaire. Elle le connaît depuis l’enfance. Lui et Said étaient des amis inséparables à «l’époque des belles femmes et des belles voitures» qu’il aime tant chanter. Veska dit qu’elle n’a pas de tels souvenirs de cette «ère des hommes»: «Vous étiez comme des hyènes, vous vous trahissiez les uns les autres.» Elle précise même que «certains des garçons se vendaient plus que les femmes». Après cette conversation clarificatrice, elle se rend à une fête avec Maria (Denislava Yordanova), la jeune femme du quartier qu’elle souhaite protéger comme sa fille. «Baby, don’t hurt me no more» de Haddaway résonne dans la sono et la question «What Is Love?» hante la nuit.
Rencontres nocturnes
Dans Das geträumte Abenteuer (titre original), les personnages s’assoient à plusieurs reprises autour d’une table, dans la nuit, pour raconter et échanger des pensées et des souvenirs, comme autour d’un feu de camp. Ce sont là aussi des éléments que Valeska Grisebach capte et assemble, telle une archéologue. Ce sont des particules du grand récit d’une région à la périphérie d’un continent qui se cherche encore, ou plutôt doit se redécouvrir sans cesse. Au début, ce sont les hommes qui, à travers leurs propres stéréotypes, observent les femmes qui se joignent à eux et tentent de les mettre à nu. Bientôt, ce sont les femmes qui donnent le ton. Et Veska de nous guider. Nous sommes avec elle. Elle regarde, elle écoute, et nous avec. Tout semble naturel, chaque phrase que nous captons est comme un éclat de ce «vase cinématographique».
Si on considère le genre [cinématographique] comme un espace architectural intériorisé, le sous-texte pour moi a toujours été l’image d’une femme qui observe depuis les coulisses, puis entre sur scène. Qui regarde qui? Qu’est-ce que ça change quand c’est la femme (qui est traditionnellement celle qu’on regarde) qui regarde à son tour, avec son propre désir?
Valeska Grisebach
Les rencontres sont fondamentales dans les films de genre, mais elles y sont généralement conçues en vue d’un conflit: l’affrontement final se profile à l’horizon du récit. Chez Valeska Grisebach, le potentiel conflit est bien sûr palpable: en tant que spectatrice·teur, nous sommes conditionné·es à savoir jusqu’où un comportement peut mener et nous savons évaluer la situation des personnages. Mais la réalisatrice traite cela de manière différente, plus sous-jacente. Il y a quelque chose dans l’ambiance, un type à l’air menaçant passe par là , une incertitude qui se fait sentir, et on ne sait pas ce qui va se passer, bien que l’on sache grâce au cinéma tout ce qui pourrait arriver. Dans cette Aventure rêvée, qui ne suit aucune dramaturgie classique, les confrontations se muent en rencontres, relâchements, perceptions et réalisations.
Résister aux récits guerriers
À Cannes, Valeska Grisebach a expliqué pourquoi ces rencontres lui tiennent tant à cœur, surtout dans le contexte actuel, où il y a tant de récits guerriers autour de nous, partout: «L’évaluation des conflits, des forces, des faiblesses, le haut, le bas… qui gagne. Au cours de toutes mes recherches, j’ai simplement rencontré tant de personnes qui, dans leur vie quotidienne, sont si bienveillantes, tendres et serviables. Elles vivent toute autre chose. Et pour moi, c’est une manière de résister aux récits guerriers.»
Dans le travail de Valeska Grisebach, les comédiennes non-professionnelles sont fondamentales. Bien sûr, la réalisatrice met la vie en scène, mais elle le fait à partir de la vie elle-même. Veska est aussi archéologue à double titre: elle fouille à la recherche de vestiges de l’Antiquité et trouve dans son propre quotidien des bribes constitutives de l’existence. Plus d’un millier de femmes auraient été auditionnées pour le rôle, mais c’est finalement la rencontre fortuite avec Yana Radeva qui a permis de trouver celle qui incarnerait le personnage principal, si serein: «On a rencontré Yana dans la rue. J’ai été impressionnée par son élégance, son charisme.» Syuleyman Alilov Letifov, qui incarne Said avec stoïcisme, cet ami d’enfance au regard en amande, connaissait déjà Valeska Grisebach pour avoir joué dans Western, où il incarne Adrian, le personnage qui fait la loi dans le village. Lui aussi est non-professionnel. Dans la vie de tous les jours, il tient un magasin d’accessoires automobiles. Et comme par hasard, il se passionne pour l’histoire ancienne et… l’archéologie. Après tout, la région regorge de vestiges de l’Antiquité. Le territoire faisait partie de la Thrace et donc de l’un des plus anciens paysages culturels d’Europe. Dans la tradition mythologique, c’était le royaume doré d’Orphée, terre originelle de la musique et de la poésie.
Quand j’étais en Bulgarie, j’ai réalisé à quel point ma vision de l’Europe était limitée.
Valeska Grisebach
«Tu m'as manqué»
À l’Est, on aime bien regarder vers l’Ouest. Mais Valeska Grisebach nous invite à changer de perspective. Le «vase cinématographique» qu’elle compose en toute sérénité à partir de fragments rassemblés peut certes présenter des fissures, mais il semble authentique et est empreint de la beauté des petits gestes du quotidien. Le directeur de la photographie Bernhard Keller, qui avait déjà marqué Western de son regard discret, nous fait ici aussi oublier la présence de la caméra. Et la monteuse Bettina Böhler assemble les morceaux en laissant visibles certaines traces de collage. Les scènes sont découpées. Elles sautillent en elles-mêmes, ce qui renforce l’impression de regarder des éclats assemblés. Le plan se mue en séquence uniquement dès lors que Said attend Veska dans un jardin. Ceci après quarante minutes de film. Il avait pourtant disparu de l’histoire alors même qu’il occupait une place centrale dans les premières séquences. Mais elle a réussi la transaction risquée qu’il avait conclue pour se procurer de l’argent. «J’ai vendu le carburant, je te dois de l’argent», dit-elle lorsque les deux se retrouvent. «L’argent n’a pas d’importance. Tu m’as manqué», répond-il. Valeska Grisebach construit ses films à partir d’éléments du quotidien, à partir desquels des histoires se forment d’elles-mêmes, comme en passant. Magistral, cet art de la construction progressive évoque la perspective de l’historien, égyptologue et archéologue américain Eric H. Cline, selon lequel l’archéologie peut être comparée à une enquête policière en cours, dont l’intrigue peu à peu se dévoile.
Valeska Grisebach:
Figure de proue de la «nouvelle Nouvelle Vague» allemande, Valeska Grisebach est née en 1968 à Brême. Elle a étudié la philosophie et la germanistique à Berlin, Munich et Vienne. En 1993, elle entame des études de réalisation à l’Académie du cinéma de Vienne, notamment auprès de Michael Haneke.
Son…
L'Aventure rêvée
Article publié le 13. octobre 2026
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