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Jambe dans un requin et héros dans l'incertain
Brésil, 1977. Universitaire, la quarantaine, Marcelo est recherché par la dictature militaire. Arrivé à Recife, en plein carnaval, il compte y trouver refuge, retrouver son fils Fernando et tenter de quitter le pays avec lui. Mais la ville est loin d’être le havre de paix qu’il pensait. Notamment réalisateur de «Bacurau» et «Aquarius», Kleber Mendonça Filho signe avec «L’Agent secret» un thriller politique captivant. Chef-d’œuvre de mise en scène, de narration et d’esthétique, le film nous plonge dans le Brésil de la fin des années 1970, au crépuscule de la dictature. Avec Wagner Moura, époustouflant dans le rôle principal.
Assis dans une VW Coccinelle jaune, un homme d’une quarantaine d’années fait halte pour faire le plein dans une station-service. Non loin de là , il remarque un cadavre, à terre, qui semble pourrir au soleil depuis plusieurs jours. Personne ne paraît s’en soucier – sans doute un malfrat abattu sans ménagement, en marge des festivités et des folies du carnaval qui enflamment la région. Peu après, une voiture de police arrive sur le lieu du crime. Mais au lieu de s’intéresser au mort, les agents s’intéressent au conducteur de la voiture jaune et le contrôlent minutieusement. Dès cette scène d’ouverture, le décor est posé: le Brésil n’est pas un État de droit. Un cadavre n’a pas grand-chose à offrir, contrairement à un homme bien vivant dont on peut soutirer quelques sous ou cigarettes.
Retour Ă Recife
Notre héros se prénomme Marcelo. Il est en route pour Recife, capitale de l’État du Pernambouc. C’est aussi le lieu de naissance de Kleber Mendonça Filho. Il y a déjà tourné plusieurs pépites cinématographiques. Dans Aquarius, il nous a raconté l’histoire de Clara, une vieille dame qui se bat pour garder son appartement qu’une société immobilière veut lui enlever. Dans son documentaire intitulé Portraits fantômes, le cinéaste a cartographié cette même ville au cours d’un agencement foisonnant d’archives – et ainsi rendu un hommage empli de nostalgie aux salles de cinéma qui, tout au long du XXe siècle, étaient des lieux de convivialité, des réceptacles de rêves, espoirs et émotions.
Dans L’Agent secret, c’est pour retrouver son jeune fils Fernando que Marcelo se rend sur la côte atlantique, dans la région du Nordeste. L’enfant vit là chez ses grands-parents, après que sa maman est décédée dans des circonstances mystérieuses et que Marcelo a dû se cacher. Le retour du père prive donc la grand-mère de l’affection qui la rassurait. Et c’est à ce moment-là que Kleber Mendonça Filho aborde la question de cette réapparition soudaine de Marcelo: il n’est pas à Recife pour y rester et il compte même quitter le pays avec son fils. Plus facile à dire qu’à faire, car les sbires d’un fonctionnaire corrompu sont à ses trousses. Les voici déjà à l’œuvre: honorant un autre contrat, ils se débarrassent d’un corps dans la mer, où l’on apprend qu’il y a quelques requins.
Habitué de Cannes
Avec son nouveau film, Kleber Mendonça Filho a eu pour la troisième fois déjà la chance d’être sélectionné au Festival de Cannes, et dans la plus importante des compétitions cinématographiques! Il est d’usage que le jury y récompense le plus de films possible de prix prestigieux et il est donc rare qu’un film reçoive plus d’un trophée. Il en est allé autrement en 2025, où l’on a manifestement eu du mal à départager Un Simple Accident de Jafar Panahi et L’Agent secret. Si le film de l’Iranien a finalement été couronné de la Palme d’or, celui de Kleber Mendonça Filho a remporté non seulement le Prix de la mise en scène, mais aussi le Prix d’interprétation masculine, décerné à Wagner Moura. Et pour cause, le cinéaste avait écrit le film en pensant spécialement à lui pour le rôle de Marcelo. Moura a ainsi fêté son retour au Brésil après plusieurs années passées à jouer dans des productions américaines. Connu pour la série Narcos, dans laquelle il incarne le «roi de la cocaïne» Pablo Escobar, l’acteur livre dans L’Agent secret une performance éblouissante.
À Cannes, seule l’actrice brésilienne Tânia Maria a su rivaliser avec Wagner Moura: face à lui, elle incarne un personnage secondaire truculent, celui de Dona Sebastiana, une femme d’une générosité sans pareille. S’il existait plus de gens comme elle, le monde serait sans aucun doute meilleur. C’est chez Dona Sebastiana que Marcelo trouve refuge, dans une «maison sûre» où le fugitif se retrouve en bonne compagnie, entouré de celles et ceux qui sont réprimé·es par le régime. Il y a là des personnes d’horizons divers, telle cette adolescente méprisée car vue comme trop féminine pour l’époque, ou tel ce couple originaire de l’Angola qui a osé critiquer la dictature militaire en place. Il y a aussi un étonnant chat siamois, l’un des êtres étranges que Kleber Mendonça Filho insère si habilement dans son film, lui conférant ainsi des notes fantastiques. D’autres suivront. Faisant preuve d’un soin à la mise en scène stupéfiant, le cinéaste compose un réseau de personnages qui, en apparence, vaquent à leurs occupations quotidiennes, tandis qu’en réalité leur vie est en danger.
Comble de la corruption
Quant à lui, Marcelo mène la vie d’un agent secret, sans en être vraiment un, apparemment. Il ne semble pas non plus un farouche dissident politique. Mais le voici pourtant dans une situation inextricable, en raison de son ancien poste de direction dans une faculté universitaire, laquelle a été dissoute pour des prétextes de corruption. Il se voit donc contraint de quitter le Brésil, s’il veut rester en vie. Car les magouilles hantent son parcours et le film. L’argent change de mains à une vitesse hallucinante, à tel point que plusieurs personnages peuvent être considérés comme des sortes d’agents secrets. Le beau-père de Marcelo gère d’ailleurs une salle cinéma où l’on joue entre autres Le Magnifique, où Jean-Paul Belmondo se rêve en espion. À l’affiche, il y a aussi de célèbres films d’horreur des années septante, comme La Malédiction, qui ajoutent un peu de sel à l’ambiance carnavalesque de Recife. Les Dents de la mer bénéficie aussi d’une reprise. Le petit garçon de Marcelo voudrait absolument voir ce film culte qui le fascine, mais qui lui donne déjà des cauchemars.
Poids de l'Histoire
À l’image de celles du Chili ou de l’Argentine, la dictature est bien sûr un sujet récurrent dans la création cinématographique brésilienne. Le dernier exemple en date remonte à peu de temps. Il s’agit du film oscarisé Je suis toujours là du grand Walter Salles (le réalisateur de Central do Brasil), qui brosse le portrait d’une famille hantée par un père disparu, la mère luttant toute sa vie pour le retrouver. En raison de la loi d’amnistie de 1979, adoptée sous la dictature militaire brésilienne (1964-1985), les crimes commis par le régime totalitaire ne peuvent cependant être poursuivis en justice, aujourd’hui encore. Les films brésiliens critiques envers le poids de l’Histoire revêtent ainsi une importance capitale. S’inscrivant dans un travail de résilience posttraumatique, L’Agent secret fait le lien avec le Brésil actuel. Ceci à travers les recherches de deux étudiantes, qui réécoutent les bandes audio des mises sur écoute d’autrefois et tentent ainsi de reconstituer le fil des événements. Dans de telles entreprises de mémoire, on retrouve toujours ce climat de peur résultant de la sourde répression, et d’incertitude lorsque se rencontrent des personnages pour la première fois. Peut-on se fier à l’autre? Telle est la question qui maintient la tension et enjoint à déterminer le vrai du faux.
La logique de chaque société est un thème qui me fascine. On prend tout cela pour monnaie courante mais chaque fois qu’on voyage, chaque fois qu’on est dépaysé, on y est confronté.
Kleber Mendonça Filho
À l’inverse de Je suis toujours là , L’Agent secret ne met pas pour autant la quête de la vérité au centre. Dans ce film se crée un réseau de solidarités qui donne de l’espoir et permet aux personnages d’imaginer une issue. Sa figure centrale est représentée par Elza, qui apparaît dans une scène-clé, aussi fascinante qu’insolite. C’est elle qui pourrait procurer à Marcelo, lequel se prénomme en réalité Armando, les faux passeports dont il a besoin pour quitter le pays. Mais plus le film avance, plus l’étau se resserre autour de Marcelo. Dans l’intervalle, on lui procure un emploi, ironiquement à l’endroit même où sont archivées les identités de la population. Il devra bientôt jouer très serré. Tout comme avec son personnage principal Marcelo, Kleber Mendonça Filho joue à merveille avec la complexité de ses autres personnages. Ils sont finement écrits, dotés d’humour et de mordant, et animent parfaitement ce thriller si brillamment stylisé. Le regretté acteur allemand Udo Kier, auquel Kleber avait déjà donné un rôle dans Bacurau (coréalisé avec Juliano Dornelles), fait d’ailleurs dans L’Agent secret une apparition savoureuse. Hélas son dernier rôle.
Des années 1970
Avec son étonnant réseau clandestin, ce film éblouissant évoque ceux qui, pendant la dictature, tentaient de sauver des vies considérées comme sacrifiables par le régime. Car à chaque nouveau film, Kleber Mendonça Filho approfondit son analyse critique des relations de pouvoir et des inégalités sociales, qui ont divisé son pays et le divisent encore. Le réalisateur aime aussi s’employer à renouveler et à jouer avec les codes et les genres cinématographiques. À l’exemple du réalisme social dans Aquarius ou du slasher dans Bacurau, son œuvre s’inscrit dans une continuité visuelle et esthétique à laquelle il reste fidèle. Dans L’Agent secret, qui se déroule en 1977, le cinéaste se livre à une reconstitution magnifique. Ce ne sont pas seulement les décors (cabines téléphoniques vintage) ou les costumes (pantalons à pattes d’éléphant) qui raniment l’époque. Les mouvements de caméra et les figures de montage sont eux aussi inspirés des années septante, comme l’utilisation du split screen ou celle du fondu enchaîné pour passer d’une scène à l’autre. De plus, le récit est situé en plein carnaval, au moment où le Brésil s’embrase de couleurs, de musiques et d’une énergie collective unique, bousculant les conventions. Cette ambiance confère à L’Agent secret un dynamisme joyeux qui, tout en contrastant avec la gravité de l’intrigue, en souligne la dimension tragique.
Il y aurait déjà 91 morts en cette période de carnaval, rapportent les journaux, et ce n’est que le début des festivités! Au cours de l’autopsie d’un requin mort, on retrouve une jambe humaine dans ses entrailles – un coup dur pour les tueurs à gages et le flic local corrompu, qui s’ingénient à faire disparaître leurs victimes. Les événements prennent un tour inquiétant: tandis que certains voudraient se débarrasser du membre en question, la presse s’affole à l’idée qu’une jambe velue se balade en ville. Mêlant légende urbaine, corruption maladroite et histoire du cinéma, ce motif engendre le comique du film. Dans les années 1970, lors d’un canular, la «Perna cabeluda» («jambe poilue») a en effet été rapidement reprise par la radio et les journaux de Recife, la censure autorisant de telles «histoires d’horreur inoffensives», à la différence des véritables sujets politiques. Velue, la jambe peut toutefois être vue comme une métaphore de la vengeance des «cheveux longs» et autres communistes, hippies ou communautés queer que le régime réprimait.
Coup de la jambe poilue
Telles des légendes urbaines, les métaphores prennent une vie propre chez Kleber Mendonça Filho. L’histoire de la jambe pourrait sembler exagérée, mais il n’en est rien. Le cinéaste parvient à intégrer les éléments fantastiques de manière si naturelle qu’ils agissent en coulisses, derrière l’action proprement dite, dont il développe finement la dramaturgie. En lui décernant le Prix de la critique à Cannes, le jury de la Fédération Internationale des Critiques de Cinéma a salué un film «à la générosité romanesque et épique» qui évoque «une histoire riche, étrange et profondément troublante de corruption et d’oppression» au Brésil sous la dictature militaire en 1977. Il a aussi souligné que le film «fait ses propres règles, est personnel mais universel, prend son temps et agit comme un réceptacle de la mémoire d’un monde».
Oui, nous sommes bien au-delà du thriller plein d’action à grand spectacle, mais la tension est pourtant constante et les rebondissements si surprenants qu’il faut parfois cligner des yeux par deux fois. Ne divulgâchons pas qui finira dans le ventre du requin, mais rassurons-nous: le jeune Fernando va enfin pouvoir regarder Les Dents de la mer et se débarrasser ainsi de ses cauchemars.
Kleber Mendonça Filho:
Né en 1968 à Recife, le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho est diplômé en journalisme de l’Université Fédérale du Pernambouc. Il a poursuivi une longue carrière de critique de cinéma et de programmateur de films. Il a été responsable de la section cinéma de la Fondation Joaquim Nabuco pend…
L'Agent secret
Article publié le 7. janvier 2026
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