Magazine

Tous les articles
Tribune

Le cache-cache quotidien des Rohingyas

Dans l’espoir de retrouver leur famille dispersée, Somira, 9 ans, et son frère Shafi, 4 ans, quittent en pleine nuit un camp de réfugié·es rohingyas au Bangladesh pour se lancer dans un dangereux périple vers la Malaisie. Premier long-métrage de fiction en langue rohingya interprété exclusivement par des Rohingyas, «Lost Land» aborde le drame de leur exode forcé à hauteur d’enfant. Notamment récompensé du prestigieux Prix spécial du jury de la section Orizzonti à la Mostra de Venise 2025, ce film réalisé par le cinéaste japonais Akio Fujimoto s’impose comme une œuvre à la fois urgente, indispensable et profondément humaine.

Somira et Shafi jouent à cache-cache et, dans cette insouciance, rien ne les distingue des autres enfants du monde... si ce n’est l’agitation dans leur cabane. «Que faut-il emporter, que faut-il laisser?», demande leur grand-père au téléphone. Puis les enfants sortent dans la nuit, accompagnés de leur tante, avec trois sacs en plastique sous le bras. Depuis le camp rohingya de Kutupalong, au Bangladesh, les voici qui se faufilent à travers une ouverture dans la clôture avec d’autres fugitif·ves, pour un voyage risqué vers un avenir semblant plus prometteur.

Située dans la région frontalière de Cox’s Bazar, à l’extrême sud-est du Bangladesh, Kutupalong est l’un des plus grands camps de réfugié·es au monde. Il a abrité jusqu’à un million de Rohingyas qui, en plusieurs vagues, ont fui le Myanmar (Birmanie). Et pour cause, le pays bouddhiste refuse la citoyenneté à cette minorité musulmane qui y vit pourtant depuis des générations. Il ne la reconnaît pas comme l’un de ses 135 groupes ethniques. Cette exclusion a même été définitivement scellée par le régime militaire en 1982.

Image du film «Lost Land»

Un peuple sans patrie

Dans la province de Rakhine, frontalière du Bangladesh et séparés du reste de la Birmanie par la chaîne de montagnes de l’Arakan, les Rohingyas se sont vu confisquer leurs biens fonciers et privés, ainsi que leurs papiers. Une expulsion systématique a commencé. En 2017, l’exode le plus massif a été déclenché par une opération militaire brutale, condamnée et qualifiée de nettoyage ethnique par les Nations Unies. Selon le HCR, les Rohingyas constituent l’un des plus grandes communautés apatrides au monde. La Cour pénale internationale et la Cour internationale de justice enquêtent désormais sur le Myanmar pour génocide contre les Rohingyas.

Cela fait plus de dix ans que le réalisateur japonais Akio Fujimoto tourne des films documentaires en Asie du Sud-Est, et en particulier au Myanmar. Comme les Rohingyas y sont un sujet tabou, il a longtemps gardé le silence pour ne pas compromettre son travail. Mais la terrible réalité des persécutions a provoqué chez lui un «échec moral personnel», explique-t-il. Après ses deux premiers films, Passage of Life et Along the Sea, il a donné corps à son besoin grandissant de raconter l’histoire d’un peuple qui n’a sa place nulle part. Cela a abouti à ce troisième long-métrage, Lost Land, où il se livre comme dans ses films précédents à une hybridation du documentaire et de la fiction. Allégorie de la situation de tout un peuple, et de nombreux autres peuples, l’odyssée de ce nouveau film se déroule en 28 jours. Elle est divisée en chapitres marquant différentes étapes.

La traversée en mer

Dans le segment intitulé «Jour 1», un camion emmène le groupe de fugitif·ves vers un bateau de pêche pour traverser la mer d’Andaman jusqu’en Malaisie, où vit l’oncle des enfants. Le ton des passeurs se durcit. Fouille au corps, téléphones portables confisqués – et trois sacs, c’est bien trop! Dans un mois, avec un peu de chance, les enfants verront la ville fourmillante de Kuala Lumpur. Pour l’heure, c’est une descente aux enfers qu’Akio Fujimoto évoque, notamment avec de fantomatiques images nocturnes. Pendant deux semaines, Somira et Shafi continuent de jouer. Il se sentent en sécurité auprès de leur tante. La caméra suit le regard d’un passager sur la mer à perte de vue: arriver, trouver un endroit où l’on puisse rester et vivre en paix… Une violente tempête se lève. Mais les Rohingyas la supportent avec le même stoïcisme que les humiliations des passeurs, car «comparé au passé, ce n’est rien», comme le fait remarquer un exilé âgé. Et enfin, un jour, la terre est en vue.

Image du film «Lost Land»

Au sud de la ThaĂŻlande

Ce n’est hélas pas la Malaisie, mais la Thaïlande. Après une série d’événements tragiques, Shafi et Somira se retrouvent seul·es, au 21e jour. Le duo erre dans la jungle, se réfugie dans des bâtiments abandonnés, se perd dans ses jeux préférés. Ces scènes rappellent les enfants abandonnés dans un appartement tokyoïte de Nobody Knows de Hirokazu Kore-eda ou ceux de Los Lobos de Samuel Kishi Leopo (disponibles chez trigon-film en DVD ou VOD). Là, des enfants perdus dans la ville, ici, dans la nature sauvage. Un vide angoissant s’installe. Somira reste toutefois inventive. Quand elle ne peut pas mendier, elle vole du sucre de canne dans une plantation. La nature grandiose offre à la fois protection et danger. Pleins d’espoir, les enfants s’accrochent à chaque adulte dès que l’occasion se présente. Par chance, Shafi et Somira rencontrent un groupe en fuite qui parle leur langue et les emmène.

Pour écrire Lost Land, Akio Fujimoto avait en tête une sorte de livre d’images: «Nombre de familles rohingyas se sont installées hors du Myanmar. Leurs enfants, de deuxième ou troisième génération, ignorent souvent les détails du périple de leurs parents. Je voulais réaliser un film que les Rohingyas adultes puissent montrer à leurs enfants. Tout naturellement, le point de vue de Shafi et Somira s’est imposé, tout en servant un objectif narratif: les spectateur·trices en savent probablement aussi peu que les jeunes Rohingyas sur cette crise. Cette perspective commune doit leur permettre de vivre émotionnellement le voyage sans avoir besoin de connaître tous les détails du contexte.»

«Je voulais créer un film que les Rohingyas adultes puissent montrer à leurs enfants.»

Akio Fujimoto

Le naturel et l’authenticité prodigieuse des deux enfants acteur·trices illuminent le film. Akio Fujimoto travaille généralement en filmant en plans-séquences qu’il raccourcit ensuite pour estomper la frontière entre fiction et réalité. Avec son chef-opérateur Yoshio Kitagawa, il a créé un dispositif où les enfants pouvaient se comporter librement, réagir à la caméra et, avec le temps, l’oublier. La caméra était toujours en mouvement, comme si elle jouait avec eux, mais à une distance respectueuse, préservant ainsi leur intégrité. C’est ainsi mise en scène que continue la partie de cache-cache: Shafi explore bientôt un nouveau quartier dans une grande ville. Sous une serviette de bain jaune, il semble chercher sa sœur Somira. Où peut-elle bien être? Le jeu de cache-cache se poursuit à la fois avec les spectateur·trices et avec un monde dans lequel Shafi est né sans avoir de place.

portrait Akio Fujimoto

Akio Fujimoto:

Né en 1988 à Osaka, le réalisateur japonais Akio Fujimoto a étudié la psychologie familiale et la sociologie, puis a obtenu un diplôme en réalisation cinématographique à l’Université des arts d’Osaka. Il a dirigé le comité de sélection de la catégorie des films étudiant·es au Festival du film de Na…

Plus d'articles

Image du film «All That's Left of You»
Tribune

La patrie du cœur

Enseignant, Salim Hammad vit en Cisjordanie occupée. Son père Sharif montre de légers signes de démence, mais il est encore très conscient de l’histoire de la Palestine. Hanan, son épouse, s’occupe des enfants, dont leur aîné Noor. Lui, il préfère écouter son grand-père plutôt que son père... Réalisée par la cinéaste Cherien Dabis, cette histoire de famille profondément ...

Plus
Image de film Mami Wata
Tribune

Le film nigérian qui envoûte

Alors que l’harmonie d’un village isolé d’Afrique de l’Ouest est menacée, Zinwe et Prisca, filles d’une prêtresse intermédiaire de la déesse Mami Wata, se battent pour sauver leur communauté. Réalisé par C.J. Obasi et inspiré des mythes et enjeux qui traversent le continent africain, ce film constitue une véritable expérience tant il envoûte. Porté par une sublime esthétique en ...

Plus
Image du film «L'Agent secret»
Tribune

Jambe dans un requin et héros dans l'incertain

Brésil, 1977. Universitaire, la quarantaine, Marcelo est recherché par la dictature militaire. Arrivé à Recife, en plein carnaval, il compte y trouver refuge, retrouver son fils Fernando et tenter de quitter le pays avec lui. Mais la ville est loin d’être le havre de paix qu’il pensait. Notamment réalisateur de «Bacurau» et «Aquarius», Kleber Mendonça Filho signe avec «L’Agent ...

Plus