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Un thriller ardent et hautement salutaire
Avec «Salvation», le cinéaste turc Emin Alper signe l’un de ses thrillers les plus accomplis. Récompensé par l’Ours d’argent, Grand Prix du Jury à la Berlinale 2026, ce cinquième long-métrage s’inspire d’un fait réel pour interroger un phénomène qui traverse aujourd’hui le monde entier: la manière dont les gens en viennent à légitimer la violence au nom de leur propre salut, ou comment le populisme mène au crime. Entre parabole politique, drame tendu et récit de radicalisation, «Salvation» explore les mécanismes psychologiques et politiques qui conduisent à la haine collective, tout en confirmant l’impressionnante maîtrise formelle du réalisateur de «Burning Days».
Dès les premières images, Salvation impressionne par la beauté austère de ses paysages. Dans une région du sud-est anatolien, deux villages se font face: le Haut-Pingan, perché sur un sommet qui domine la vallée depuis les hauteurs, et le Bas-Pingan, qui s’étend dans la plaine. Cette géographie apparemment simple devient aussitôt une métaphore du rapport de force structurant le récit. Car derrière la majesté des décors se dissimule une société marquée par les peurs, rancœurs et rivalités héritées du passé. En armant massivement des milices villageoises chargées de lutter contre les «terroristes», l’État a ici créé les conditions d’un embrasement dont nul ne semble pouvoir mesurer les conséquences. Et une nouvelle fois, Emin Alper brouille les frontières entre réalité, fantasme et cauchemar, pour exprimer ces angoisses très contemporaines.
Figure incontournable du nouveau cinéma turc apparu au tournant des années 2000, il appartient à cette génération forte de l’héritage critique de cinéastes comme Yılmaz Güney, et qui a émergé en parallèle à des grands noms tels que Nuri Bilge Ceylan. Emin Alper s’en distingue néanmoins par son approche plus ouvertement politique et allégorique. Historien de formation, il sait mieux que personne sublimer les récits locaux pour dénoncer les mécanismes du pouvoir, les peurs collectives, le nationalisme et l’autoritarisme. Son cinéma se situe à la croisée du réalisme social et du cinéma de genre, recourant au thriller, à la tension paranoïaque, à des atmosphères proches du western et parfois de la dystopie.
Sublimer les récits
Depuis son premier long-métrage, Derrière la colline, primé à Berlin en 2012, Emin Alper s’est imposé comme l’une des figures majeures du cinéma turc actuel, en construisant une œuvre où les communautés isolées deviennent le miroir de dynamiques politiques plus vastes. Qu’il s’agisse de la paranoïa sécuritaire dans Abluka, des rapports de domination sociale dans A Tale of Three Sisters ou du populisme dans Burning Days, chacun de ses films utilise un territoire pour mettre en lumière des tensions universelles. À noter que les trois derniers titres cités ici sont à (re)voir en streaming sur fimingo.ch ou à commander sur trigon-film.org en DVD.
C’est un film sur la manière dont une communauté peut commettre des crimes terribles. L’histoire est pleine de tels exemples… Malheureusement, le présent aussi.
Emin Alper
La démarche d’Emin Alper trouve dans Salvation une forme d’aboutissement. Après la sélection à Cannes en 2022 de Burning Days, et son succès international, ce nouveau film a été présenté à la Berlinale en 2026 et récompensé à juste titre par le Grand Prix du Jury, l’Ours d’argent. Car le cinéaste y poursuit avec tant d’ingéniosité son exploration des dérives autoritaires qui traversent la Turquie contemporaine tout en dépassant largement son cadre. Il s’intéresse moins à un régime autoritaire en particulier qu’aux mécanismes qui permettent aux individus de justifier l’injustifiable. Son regard embrasse ainsi les conflits qui déchirent aujourd’hui le monde, de l’Ukraine au Moyen-Orient, en passant par toutes les régions où la peur de l’Autre devient un outil de propagande politique et guerrière. Lors de la conférence de presse de Salvation à Berlin, le réalisateur n’a d’ailleurs pas fait mystère de son point de vue en déclarant que «c’est un film sur la manière dont une communauté peut commettre des crimes terribles. L’histoire est pleine de tels exemples… Malheureusement, le présent aussi.» Il a également redit toute sa solidarité: «Les Palestiniens à Gaza, qui vivez et mourrez dans les pires conditions, vous n’êtes pas seuls. Le peuple d’Iran, qui souffre sous la tyrannie, tu n’es pas seul. Et les Kurdes au Rojava, qui luttent pour leurs droits depuis presque un siècle, vous n’êtes pas seuls. Et enfin, mon peuple, tu n’es pas seul.» Ceci avant de rendre hommage à plusieurs collègues en prison depuis des années et au maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, qui croupit dans les geôles du président turc Recep Tayyip Erdogan.
Au-delà de ces déclarations fortes et sans équivoque, comme souvent chez Emin Alper, la critique est d’autant plus incisive qu’elle se niche au cœur du film, dans l’interprétation et l’émotion. Dans Salvation, derrière les affrontements entre deux clans rivaux se dessine progressivement une réflexion plus vaste sur les massacres de masse, les guerres, les épurations ethniques et les discours de salut collectif qui les engendrent. D’où le titre… et l’habileté d’un cinéaste, qui sait contourner les interdits dans un pays sous étroite surveillance, où il est mal avisé de critiquer le régime.
Conflit larvé
Salvation prend racine dans un événement réel particulièrement tragique. En 2009, dans une région kurde de Turquie, un conflit entre familles rivales entraîne le massacre de quarante-quatre personnes lors d’un mariage. Plutôt que de reconstituer fidèlement les faits, Emin Alper reprend cette histoire à son compte et la fictionnalise afin d’explorer les ressorts psychologiques et politiques de la violence de façon universelle. Il serait donc extrêmement réducteur et stupide de s’offusquer que le film s’ancre dans une histoire kurde.
Salvation se déroule dans le sud-est du pays, non loin de la frontière syrienne, dans deux villages voisins séparés autant par leur situation géographique que par leur histoire. Le clan Hazeran, installé sur les hauteurs, a autrefois accepté de collaborer avec l’État turc en devenant «garde de village», c’est-à -dire en formant l’une de ces milices armées chargées de combattre la révolution kurde, dite «terroriste». Installé dans la plaine, le clan Bezari, lui, a refusé cette alliance, et a été contraint à l’exil. Des années plus tard, son retour sur ses terres ravive les tensions. Bien au-delà du simple drame foncier, Emin Alper en fait le point de départ d’une réflexion beaucoup plus large. Car derrière la question des terres se cachent des enjeux de mémoire, d’identité, de pouvoir et d’appartenance. Le conflit devient le révélateur d’une société incapable de dépasser ses traumatismes.
Les Palestiniens à Gaza, qui vivez et mourrez dans les pires conditions, vous n’êtes pas seuls. Le peuple d’Iran, qui souffre sous la tyrannie, tu n’es pas seul. Et les Kurdes au Rojava, qui luttent pour leurs droits depuis presque un siècle, vous n’êtes pas seuls. Et enfin, mon peuple, tu n’es pas seul.
Emin Alper
Peur et paranoĂŻa
Comme dans les meilleurs thrillers politiques, Salvation s’attache à la manière dont les événements transforment peu à peu les populations. Le film s’ouvre sur le retour de Mesut, membre influent du clan Hazeran, après une opération expéditionnaire contre de supposés terroristes. Son frère, Cheikh Ferit, chef spirituel respecté de la communauté, tente quant à lui de préserver la paix en prônant la coexistence avec les Bezari de retour au village. Entre les deux hommes se dessine rapidement une opposition fondamentale. Ferit incarne la modération, le dialogue et la réconciliation. Mesut, au contraire, se laisse progressivement gagner par la peur et la paranoïa. Persuadé que le clan ennemi prépare sa revanche, il voit partout les signes annonciateurs d’un danger imminent.
Cette évolution constitue le ressort du film. À mesure que les tensions augmentent, Mesut interprète ses rêves comme des révélations divines. D’abord alimentées par sa jalousie, ces visions nourrissent un discours de plus en plus radical, fondé sur l’idée qu’une attaque préventive est nécessaire pour garantir la survie de sa communauté. Le mécanisme est redoutablement connu et utilisé partout: se fabriquer un ennemi afin de légitimer sa violence… Emin Alper dissèque alors avec précision la logique qui conduit des individus ordinaires à accepter l’extrême. Il montre comment la peur, lorsqu’elle est entretenue par des leaders charismatiques et des récits apocalyptiques, finit par se transformer en certitude idéologique.
Motif du double
Ce thriller à valeur d’avertissement sans concession sur la radicalisation passe par un travail particulièrement subtil sur les symboles. L’un des plus importants concerne le motif du double, présent à de multiples niveaux du récit, amené toujours avec finesse, sans appuyer sur une interprétation. Les deux villages apparaissent comme des jumeaux ennemis. Les deux frères incarnent des visions opposées. Et l’épouse de Mesut, Gülsüm est enceinte de jumeaux, ce que lui-même voit comme une inquiétante ambiguïté. Avec malice, Emin Alper mobilise en effet une superstition locale selon laquelle le second jumeau serait l’œuvre du diable. Cette croyance nourrit les obsessions de Mesut et contribue à brouiller sa perception du réel. Peu à peu, ses cauchemars contaminent sa vision jusqu’à devenir de véritables outils de propagande.
Les séquences oniriques occupent une place centrale. Le cinéaste infuse son film de rêves. Déjà présents dans ses précédentes œuvres, ils acquièrent ici une fonction nouvelle. Ils ne servent plus seulement à révéler l’inconscient ou le doute des personnages, mais deviennent le moteur même de la communauté. Les visions de Mesut se propagent à son entourage, alimentant un imaginaire commun où les ennemis apparaissent comme des menaces surnaturelles, voire diaboliques. Le réalisateur montre ainsi comment les croyances, les mythes et les récits identitaires peuvent transformer des peurs diffuses en certitudes dévastatrices. Aussi fascinantes qu’angoissantes, ces séquences oniriques, ou plutôt cauchemardesques, illustrent visuellement la disparition progressive des individualités au profit d’une communauté en pleine dérive, quasi sectaire.
Rêves «prophétiques»
Emin Alper va jusqu’à mettre en scène de sublimes scènes de transe où, le temps d’un prêche, les hommes sont comme sous emprise, chantant et se balançant en rythme, pris dans une hallucination collective et, pour eux, «prophétique», qui les fait fusionner en un seul corps; en une véritable secte en délire. Salvation impressionne par sa cohérence formelle. La géographie montagneuse est le prolongement physique des tensions qui traversent le récit. Là où Burning Days explorait un territoire horizontal, creusé de gouffres, Salvation privilégie une verticalité permanente. Les villages semblent se surveiller mutuellement. Leurs rues sinueuses bordées de maisons en pierre montent ou descendent, se terminant parfois par un à -pic. Les regards plongent vers la vallée, qui parfois paraissent s’embraser sans que l’on puisse affirmer s’il s’agit d’une hallucination, d’un véritable incendie ou simplement des lumières des habitations la nuit. Les décors et paysages gigantesques rappellent ceux des meilleurs westerns.
Toutes ces dimensions symboliques, oniriques et géographiques créent une atmosphère qui emprunte autant au cinéma d’horreur, qu’au polar et au western. Sans jamais délaisser le réalisme, Emin Alper installe un sentiment d’étrangeté croissante. Les nuits paraissent infinies, les frontières deviennent incertaines, les lumières se transforment en visions fantomatiques. On en vient à partager l’état de confusion mentale qui gagne Mesut. Le travail des directeurs de la photographie Ahmet Sesigürgil et Barış Aygen contribue largement à cette réussite. Leurs cadrages mettent simultanément en valeur la splendeur des montagnes et l’enfermement psychologique des personnages. Quant à la musique composée par Christiaan Verbeek, mêlant percussions primitives, chants religieux et cordes menaçantes, elle accompagne parfaitement cette montée en crescendo vers la folie.
Actualité troublante
Une folie universelle, car la puissance de Salvation réside sans doute dans sa capacité à dépasser son contexte immédiat. Certes, le film se déroule en Turquie. Pourtant, il ne cesse d’élargir sa portée. Car il dénonce l’instrumentalisation politique de la menace terroriste, la rhétorique de la guerre préventive et la fabrication de boucs émissaires. Autant de mécanismes que l’on retrouve maintenant aux actualités dans des contextes extrêmement variés, hélas. Autrement dit, Emin Alper montre comment des dirigeants se présentent comme des sauveurs alors même qu’ils préparent le désastre. Plus inquiétant encore, il révèle pourquoi ces discours trouvent un écho auprès de populations fragilisées.
Partant, le film parvient à éviter toutes les simplifications. Derrière son apparence de récit masculin peuplé de combattants et de chefs de clans, il accorde une place aux personnages féminins; certaines reproduisant les valeurs patriarcales avec une violence égale à celle des hommes; d’autres en subissent comme toujours les conséquences. Honnête, ce point de vue sur la complexité des femmes et des hommes vient encore enrichir une œuvre qui refuse toutes les réductions et explications manichéennes.
Mise en garde universelle
À la fois thriller politique et étude psychologique conte les populismes et leurs conséquences dramatiques, Salvation s’impose donc comme un film impressionnant de maîtrise formelle, qui conjugue à merveille tension narrative et profondeur de sens et de réflexion. Et Emin Alper de nous rappeler que les catastrophes causées par les humains ne surgissent jamais de nulle part: elles sont précédées de récits, de peurs, de croyances et de discours qui finissent par rendre la violence acceptable. En montrant comment une communauté entière bascule progressivement dans cette logique, le cinéaste a réussi une œuvre troublante d’actualité, puissante et d’une très grande justesse.
Il émane ainsi de Salvation une mise en garde, un signal universel, un avertissement sans concession: les mêmes mécanismes ressurgissent partout où l’Autre est présenté comme une menace, partout où l’armement est justifié au nom de la sécurité, partout où des leaders promettent le salut.
Emin Alper:
Emin Alper est né en 1974 à Ermenek, en Anatolie centrale. Il a étudié l’économie puis l’histoire à l’université du Bosphore à Istanbul. Il est titulaire d’un doctorat en histoire moderne turque. Son premier long-métrage, Derrière la colline (Tepenin Ardi), a été distingué à maintes reprises, en pa…
Salvation
Article publié le 8. septembre 2026
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