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ĂŠtre entre deux mondes
Trois femmes et une petite fille rescapée d’un naufrage en Méditerranée s’entraident au quotidien. Elles s’appellent Marie, Naney, Jolie et Kenza. Elles sont respectivement pasteure, étudiante, sans-papiers et enfant. Avec «Promis le ciel», Erige Sehiri poursuit son exploration sensible de la réalité à travers la fiction, en donnant corps et voix à des existences invisibilisées. Après «Sous les figues», huis clos en campagne sur la jeunesse tunisienne au féminin, la cinéaste change de décor mais conserve son regard précis et sa poésie révélatrice du réel. Son nouveau film sélectionné à Cannes met en lumière les femmes vivant dans un entre-deux-mondes à Tunis: elles viennent de Côte d’Ivoire ou d’ailleurs et vivent dans une société qui les nie.
Avec Sous les figues, son premier long-métrage de fiction sélectionné à Cannes en 2022 et diffusé par trigon-film, Erige Sehiri nous offrait un superbe huis-clos à ciel ouvert. Réalisé en totale immersion dans un verger au plus près de jeunes cueilleuses de figues, ce film remarquable de sensibilité et de réalisme révèle la force des Tunisiennes dans une société en pleine mutation. Aujourd’hui, la réalisatrice poursuit son exploration du réel avec Promis le ciel, nouvelle plongée au cœur d’une communauté féminine. Présenté en ouverture de la section Un Certain Regard à Cannes, ce deuxième long-métrage de fiction suit les trajectoires de Marie, Naney et Jolie, trois femmes originaires de Côte d’Ivoire et réfugiées dans la capitale Tunis – et une petite fille qui les lie, Kenza, rescapée d’un naufrage de migrant·es ayant tenté la traversée vers l’Europe. Pourtant, ce n’est pas dans la mer mais l’eau d’une baignoire que commence le film, avec une scène intime.
Rescapée d'un naufrage
Kenza, quatre ans, prend un bain. Autour d’elle, Marie, Naney et Jolie tentent de comprendre son histoire. Que s’est-il passé? D’où vient-elle? La petite fille ne peut leur donner que des brides de réponses imagées. Sans doute le traumatisme est-il trop grand. Les trois femmes ne le comprennent que trop bien. Sans insister, elles s’organisent pour héberger Kenza le temps de trouver une solution. Marie, pasteure évangélique, héberge déjà Naney et Jolie dans la maison qui lui sert aussi de lieu de culte. Elles y vivent ensemble, dans une forme de refuge improvisé, tentant de se préserver de la pauvreté, du racisme et des discriminations qui marquent leur quotidien à Tunis. Cette fragile cohabitation est pourtant menacée: Marie voit son activité religieuse remise en question, Naney est sans-papiers, et Jolie, étudiante, s’efforce de s’émanciper.
Tableau nuancé
Grâce à un récit fluide, un montage rythmé et une mise en scène au plus près des corps et des regards, Erige Sehiri esquisse, scène après scène, les contours et facettes de ses personnages. Marie anime ses messes avec ferveur et constance dans son «Église de la persévérance», refusant les compromis avec ses valeurs. Jolie, elle, mise sur ses études pour s’intégrer, tandis que Naney envisage de traverser la mer, prête prendre des risques pour gagner un peu d’argent et trouver un meilleur avenir. Ensemble, elles forment un tableau nuancé représentant toutes ces femmes venues seules en Tunisie, en laissant derrière elles leurs familles, leurs racines, leurs traumatismes et leur passé.
On oublie souvent que la grande majorité des migrants africains, environ 80 %, se déplacent à l’intérieur du continent. Seuls 20 % d’entre eux migrent vers l’Europe.
Erige Sehiri
Si Marie, Naney et Jolie s’entraident et soutiennent leur communauté de fidèles, chacune est tourmentée par des raisons différentes qui les sépare. Mais chacune souffre de blessures profondes qui les unissent. L’arrivée de Kenza les unit un peu plus, mais leur condition précaire, les petites combines, l’absence de perspectives ou la répression policière sont autant d’éléments qui enclenchent une tension allant crescendo. À mesure qu’avance le récit et qu’interviennent les personnages secondaires: les hommes gravitant autour d’elles. Ceux-ci incarnent d’autres facettes du réel. Grand acteur tunisien, Mohamed Grayaâ joue le propriétaire de la maison-église, tiraillé entre son humanité que Marie la pasteure sait raviver, son intérêt économique lui permettant d’encaisser un loyer sans jamais rien rénover, et les pressions socio-politiques racistes lui intimant de ne pas rendre un tel service à des «étrangères». Foued (Zoued Zaazaa) est l’ami tunisien de Naney. Il semble ignorer l’irrégularité de son statut à elle. Comme tant de personnes, il mène sa vie à la débrouille en raison de la crise économique et du manque de travail qu’il subit de plein fouet. Enfin, il y a Blamassi Touré, qui n’est pas acteur, mais militant des droits humains vivant en Tunisie depuis 15 ans, et qui est réellement non-voyant. Comme Marie, il soutient et défend les communautés issues de la migration. De façon aussi criante que subtile, le film rappelle ainsi que l’immense majorité des déplacements migratoires se fait au sein même du continent africain – seule une minorité atteint l’Europe.
Pour moi, ce film s’inscrit dans la même démarche que les précédents, rendre visibles les invisibles.
Erige Sehiri
Promis le ciel dépasse donc les destins individuels et intimes de ses héroïnes. Il entre en résonance avec une réalité bien plus globale. Au cours d’un dialogue, on apprend que la Tunisie faisait autrefois partie d’une région nommée «Ifriqiya», dont l’Empire romain a tiré le nom «Africa». Une manière lucide de rappeler l’enracinement africain de la Tunisie. De même, la scène où la petite Kenza passe ses bras dans les barreaux d’un escalier évoque les chaînes de l’esclavage… Ces détails, discrets mais puissants, dénoncent les oppressions subies par les personnes migrantes et victimes du racisme. Il se trouve d’ailleurs que la réalisatrice a tourné son film au moment où le gouvernement tunisien a encore dérivé vers une voie plus autoritaire. Elle a dû tourner dans les lieux mêmes de la communauté où elle s’était immergée pour écrire, afin d’éviter de déplacer les gens ailleurs, par sécurité. Cette proximité avec le terrain rejoint le dispositif de Sous les figues, et d’une cinéaste issue du documentaire qui trouve sa matière sur le terrain et au cours d’entretiens, au plus près du réel – en l’occurrence avec de jeunes personnes qui viennent de plus au sud jusqu’en Tunisie, et se retrouvent dans un environnement hostile.
Réalisté rarement représentée
Ce travail en immersion avec de jeunes comédiennes, certaines non-professionnelles, se caractérise par une approche hautement éthique, où la liberté des corps et des paroles est toujours respectée. En cela, Erige Sehiri s’inscrit à nouveau dans la génération de réalisatrices tunisiennes qui ont émergé après la «révolution de la dignité» de 2010. À l’image de Leyla Bouzid, dont À peine j’ouvre les yeux (2015) exaltait déjà le besoin de liberté, ou de Kaouther Ben Hania, qui dénonçait frontalement les violences faites aux femmes dans La Belle et la Meute (2017). Comme ces cinéastes, Sehiri capte les failles, les solidarités et les silences d’une société en mutation. Elle cultive aussi un regard profondément humain, attentif aux nuances et aux contradictions. Dans Sous les figues, son verger devient un véritable théâtre d’émotions, où se jouent les tensions entre amour, amitié, tradition et liberté. Dans Promis le ciel, elle poursuit dans cette veine de cinéma sensible, fait de gestes, de regards, de respirations – mais avec une urgence nouvelle, nourrie par une réalité socio-politique très rarement représentée au cinéma et un climat particulièrement tendu lors du tournage.
«La réalité a rattrapé la fiction qu’on était en train d’écrire. Une question s’est alors posée: comment insuffler à notre histoire les tensions qu’on ressentait dans le pays durant cette vague de rafles et d’arrestations.»
Erige Sehiri
En effet, en 2023, tandis que l’Union européenne cherchait à conclure un accord migratoire avec Tunis pour aider l’Italie à juguler les arrivées de migrant·es, le président autocrate Kaïs Saïed alimentait la haine, déclarant que «des hordes d’immigrés clandestins provenant d’Afrique subsaharienne» avaient déferlé sur son pays et étaient à l’origine «de violences, de crimes et d’actes inacceptables». Ces propos ont déclenché et légitimé une vague de violences contre les Noir·es: rafles, arrestations arbitraires, détentions illégales dans des camps insalubres, agressions… Si la Tunisie a été en 2018 l’un des premiers pays de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord à promulguer une loi contre la discrimination raciale, les attaques et les violences continuent. Ces tensions imprègnent le hors-champ du film, comme une menace qui plane sur Marie, Jolie et Naney.
Les maquis
Dans un tel contexte, elles tentent de se protéger en restant à l’écart. Elles semblent ainsi évoluer dans un entre-deux. Comme de nombreuses femmes venues d’Afrique de l’Ouest, Ivoiriennes, Congolaises ou Camerounaises, elles n’ont plus vraiment de lien: ni avec leur famille, ni avec leur pays d’origine, ni avec la Tunisie qui les rejette. Elles tissent alors entre elles des solidarités et sororités précaires, créant un monde parallèle. Avec leurs propres bars clandestins, qu’elles nomment les «maquis», avec les discothèques où elles sont admises, et avec leurs propres églises. Autant de lieux de respiration où renaissent des liens sociaux. Erige Sehiri y restitue les instants de joies et les rires libérateurs, tout en distillant peu à peu les menaces en toile de fond: rumeurs de rafles, conseils de rester discrètes, taxis refusant de prendre des femmes noires, dangers de la vente d’alcool évidemment interdit... Autant de signes qui s’opposent à la résistance de Marie, Naney et Jolie dans l’entre-deux-mondes qu’elles se façonnent.
En suspension
La mise en scène et la photographie épousent cette opposition. Les bateaux synonymes de la traversée vers l’Europe restent au loin à l’horizon, inaccessibles. Les avions bien trop hauts dans les airs. Les couleurs bleues, blanches, roses et rouges enveloppent les trois femmes résolument vivantes. Des scènes au lever ou au coucher du soleil accentuent le motif de l’entre-deux: entre lumière et obscurité, entre ici et ailleurs, entre espoir et résignation. Ceux de femmes solidaires dans un environnement fracturé. Inspirées de véritables témoignages ou par leur propre parcours, les actrices parviennent à exprimer l’anxiété qui en résulte avec une authenticité bouleversante. Et ceci grâce à une mise en scène qui joue aussi bien sur les oppositions que les alternances: aux scènes en plans rapprochés et gros plans, isolant les visages et les expressions, se succèdent des plans d’ensemble ou des montages croisés qui, en liant les trajectoires des personnages, expriment une sororité réparatrice: des séquences en suspension dans des boîtes de nuit offrent un lâcher-prise temporaire, des moments de liberté émouvants, de même que les séquences de prêche et de communion.
La musique comme le chant jouent un rôle central dans cette narration sensible. Lorsque la paroisse chante en gospel «L’agneau de dieu». Ou lorsque vibre le morceau du groupe de blues caribéen français Delgres: il est intitulé «Promis le ciel», d’où le titre du film qui scande ce refrain: «On m’a promis le ciel, en attendant, je suis sur la Terre, à ramer…» Ainsi avancent Marie, Naney et Jolie: entre rêves suspendus, liens éphémères et persévérance.
Erige Sehiri:
Réalisatrice et productrice franco-tunisienne basée à Tunis, Erige Sehiri a notamment participé au projet collectif «Albums de famille», primé au CINEMED de Montpellier et à Clermont-Ferrand, en signant le segment Le Facebook de mon père (2012). Depuis la révolution, elle s’investit aussi dans la c…
Promis le ciel
Article publié le 3. février 2026