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Jusqu'aux étoiles
Leurs destins sont étroitement liés: dans le chaos de Beyrouth, Nino et Yasmina deviennent ami·es d’enfance, se perdent de vue, puis se retrouvent à l’âge adulte par un heureux hasard et c’est un nouveau coup de foudre au premier regard. Dans «Un monde fragile et merveilleux», le réalisateur et scénariste libanais Cyril Aris met en scène une romance captivante. Sur trois décennies, elle restitue le passé récent du Liban, reflète son présent et exprime l’énergie vitale des Libanaises et Libanais.
Nino aime Yasmina. Et Yasmina aime Nino. Aussi vrais et profonds sont les sentiments que l’une et l’autre ressentent, aussi complexe est leur romance. Après tout, dans une relation, ce ne sont pas seulement deux personnes qui se rencontrent, mais surtout des histoires de vie, des valeurs, des points de vue et des projets d’avenir parfois différents. Que cela débouche sur un chemin commun n’est pas donné d’avance, même lorsque l’amour est profond. Cela vaut d’autant plus dans le contexte d’un pays, le Liban, dont l’histoire est marquée par des guerres sans fin, des bouleversements politiques à répétition et des graves crises économiques.
Heureux hasard
Yasmina et Nino naissent le même jour dans le même hôpital de Beyrouth, à une minute d’intervalle. Les circonstances de leur naissance ne pourraient être plus extraordinaires: tandis que la capitale est sous le feu des bombardements, en pleine guerre civile, une fusée spatiale est lancée dans les cieux, tel un espoir naissant. Consécutif au programme spatial libanais des années 1960, le souvenir des fusées libanaises «Arz» constitue le symbole d’un futur rêvé mais jamais accompli. Il traverse donc le récit comme une promesse d’espoir. Si le renouveau espéré ne se concrétise pas, les amoureux semblent pourtant se destiner l’une à l’autre dès le début du film. L’univers et son espace infini jouera même à plusieurs reprises son rôle pour rapprocher Yasmina et Nino.
Nino a toujours été optimiste. Dès l’enfance, il a cultivé une philosophie de vie positive, sans doute en réaction à la perte précoce de ses parents. Désormais adulte, il gère lui-même leur ancienne auberge, baptisée «Chez Nino». Baignée d’une lumière chaude et accueillante, sa cuisine semble à la fois chaotique et pleine de joie de vivre, aussi bien sur les plaques de cuisson lors du coup de feu que dans les assiettes. C’est un restaurant italien aux accents libanais, ou l’inverse.
Partir ou rester est une question fondatrice de l’identité libanaise. Bien avant la création du Liban moderne, notre histoire est faite de vagues d’exil successives. On peut en compter trois majeures: la famine des années 1910, la guerre civile des années 1970-1980, puis l’effondrement économique et politique des années 2020. Chaque génération a dû se confronter à ce dilemme, et les familles se retrouvent souvent éclatées entre le Liban et l’étranger.
Cyril Aris
Yasmina, en revanche, a toujours été très réaliste. C’est une pragmatique et sa vision des choses paraît marquée par la séparation de ses parents, alors qu’elle était encore enfant. En tant que conseillère gouvernementale, elle est très occupée. Elle participe à l’avenir économique du pays en travaillant dans un gratte-ciel aseptisé. Ces deux personnages sont en fin de compte fidèles à l’adage selon lequel les contraires s’attirent. Par un heureux hasard, ils se retrouvent lorsque Nino percute avec sa voiture un magasin appartenant à la mère de Yasmina.
Dès l'enfance
Quand Yasmina se rend au restaurant de Nino, elle reconnaît une photo accrochée au mur. Des flashbacks révèlent alors son enfance aux côtés de Nino, lorsque les deux camarades de classe se soutenaient mutuellement dans leurs épreuves familiales. On découvre le jeune Nino raconter qu’il croit que ses parents décédés vivent sur une île paradisiaque. L’image d’une plage au-delà de l’océan scintillant va aussitôt devenir un motif récurrent du lien unissant Nino et Yasmina. Légèrement fantastique, cette vision symbolise moins l’au-delà qu’une certaine nostalgie, celle d’un lieu sûr bien réel. Cette île imaginaire ne représente d’ailleurs pas seulement un refuge amoureux ou un paradis perdu. Elle semble se confondre avec Beyrouth elle-même: une ville imparfaite, blessée mais toujours aimée, que les personnages rêvent de quitter avant d’y revenir.
Composée par le Libanais Anthony Sahyoun, la bande originale contribue à cette atmosphère envoûtante. Bercée de fulgurances, cette musique électronique est à la fois lumineuse et pleine d’espoir, mais aussi mélancolique et introspective. Les performances alchimiques de l’actrice et réalisatrice Mounia Akl et de l’acteur Hasan Akil sont aussi impressionnantes: elles offrent une base forte à l’attirance des personnages tout au long de leur vie. Les flashbacks servent eux à donner à ressentir combien Nino et Yasmina étaient proches autrefois – et avec quel déchirement leur lien a été brusquement rompu.
Pour elle, l’amour est un choix, une construction quotidienne, un effort et un sacrifice d’une vie. Rien n’est acquis, rien n’est donné.
Cyril Aris
Puissance de l'attirance
Lors de leurs retrouvailles, le courant passe immédiatement. Nino est inondé de bonheur et partage vite son enthousiasme à Yasmina. Elle songe aussitôt à mettre ses projets professionnels entre parenthèses, quitte à réfréner son désir de quitter le Liban secoué par les crises et les catastrophes, et ainsi passer du temps avec son fidèle ami et amoureux d’enfance. Des séquences composées de plans légèrement saccadés, dont la fréquence d’images a été réduite, rendent d’autant plus palpable le tumulte émotionnel s’emparant des deux amoureux, qui se retrouvent enfin après des années de séparation.
Si le destin semble les réunir à nouveau, il apparaît bientôt à quel point l’une et l’autre sont en réalité différent·es. Nino voudrait envoûter Yasmina et mettre le monde à ses pieds, tandis qu’elle est réaliste, très terre-à -terre. Six mois seulement après leurs retrouvailles, il la demande en mariage et imagine déjà une vie de famille. Yasmina, elle, a appris de ses expériences douloureuses que les relations et les familles ne durent pas. Et pourquoi mettre au monde un enfant dans un tel monde, marqué par les guerres et catastrophes climatiques?
Entre expoir et réalité
Avec sa co-autrice Bane Fakih, Cyril Aris a choisi de mettre soigneusement en évidence les différences entre ses personnages, qui menacent finalement de les séparer. Les deux souffrent de leurs expériences familiales et de blessures du passé. Tandis que Nino pense qu’il est possible de briser les schémas comportementaux traditionnels et de façonner activement leur avenir, Yasmina porte un regard nettement plus sceptique sur la vie. Dès lors, leur relation apparemment parfaite menace de se fissurer. Pour le réalisateur, c’est une manière remarquable de faire de cette histoire d’amour un reflet de l’histoire récente d’un Liban, morcelé et troublé par les divisions, qui est incarnée par Beyrouth. Plus qu’un simple décor, la ville apparaît en effet comme un véritable personnage. Tour à tour lumineuse, meurtrie, sensuelle et épuisée, elle accompagne les métamorphoses du couple et reflète ses espoirs comme ses blessures.
Au Liban, l’Histoire et la politique ne sont jamais seulement des ‘arrière-plans’. Elles s’immiscent dans la vie quotidienne, les relations et les décisions les plus intimes.
Cyril Aris
Les nuits insouciantes et la joie de vivre y rappellent une époque sans trop de souci, où l’avenir de ce pays en crises successives semblait encore empreint d’optimisme. Une reconstruction paraissait possible. Mais ces espoirs et cette positivité cèdent peu à peu la place à des heures plus graves. La dure réalité s’impose pas à pas dans le quotidien des personnages, et il devient évident que la relation de Yasmina et Nino ne peut être considérée indépendamment des évolutions et transformations sociales et politiques. Le crépitement lointain des armes et les images d’archives ponctuant le récit renvoient aux cicatrices de la guerre du Liban et à l’effondrement économique du pays, qui bien sûr menace aussi l’existence d’un restaurant comme «Chez Nino».
L'amour en état d'urgence
Figurant parmi les plus graves au monde, la crise économique libanaise s’impose en toile de fond de la seconde moitié du film. Elle a débuté en 2019 lorsque le système financier, instable depuis des années, s’est de fait effondré: les banques ont restreint l’accès aux économies et la monnaie a massivement dévalué. L’inflation, le chômage et la pauvreté ont augmenté de manière vertigineuse. Cette crise économiques est l’une des plus destructrices depuis le XIXe siècle. Pour la population, cela signifie un état d’urgence quotidien, marqué par l’insécurité, l’absence de perspectives et un pouvoir d’achat en chute libre.
Le même bruit peut annoncer l’allégresse ou la mort. Après l’explosion du port le 4 août 2020, chaque son nous ramenait à ce jour, des feux d’artifice jusqu’au tonnerre. C’était pareil pour la génération de mes parents, durant la guerre civile.
Cyril Aris
Face à l’effondrement de l’économie libanaise et à l’émigration de nombreux ami·es, les personnages du film, à commencer par Nino et Yasmina, sont confronté·es à la fragilité du quotidien comme de leur relation. Les deux amoureux se trouvent à la croisée des chemins, déchiré·es entre leur attachement à ce que l’une et l’autre ont construit dans leur pays natal et la promesse d’un avenir plus clément ailleurs. La catastrophe économique trouve un écho dans un autre traumatisme récent du pays: l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. Sans faire de cet événement le centre du récit, Cyril Aris l’inscrit dans la mémoire collective qui habite les personnages. De même que la guerre civile avant elle, cette déflagration rappelle combien la violence politique s’immisce dans le quotidien libanais et complique toute projection vers l’avenir. Que dire de la tragédie guerrière qui actuellement fait rage?
Au-delà des frontières
Cyril Aris parvient à ancrer de manière impressionnante son histoire d’amour dans ce contexte géopolitique spécifique au Liban. De plus, l’alchimie est palpable et le plaisir de jouer de l’actrice et de l’acteur ne laissent guère de doute sur le fait que Yasmina et Nino sont faits l’une pour l’autre. Des regards tendres et des moments d’humour désarmants renforcent la tension romantique. La palette de tons du film offre en même temps aux comédien·nes la opportunité de déployer tout leur talent. Ainsi, la relation entre les deux personnages semble toujours crédible, jamais artificielle. La structure narrative veille en outre à ce que les deux personnages restent constamment au centre de l’attention.
Cette puissance émotionnelle a convaincu le public international: présenté dans la compétition Giornate degli Autori au Festival du film de Venise, Un monde fragile et merveilleux a remporté le Prix du public. Il a ensuite été sélectionné en tant que représentant officiel du Liban aux Oscars. Car Cyril Aris a capturé avec force les oscillations de son pays, entre mélancolie et joie de vivre: même si Nino s’efforce de dissocier l’amour qui le lie à Yasmina des problèmes du quotidien au Liban, les crises sociales et économiques s’immiscent inévitablement dans les vies privées et cela montre que même les décisions les plus personnelles sont étroitement liées à des enjeux politiques plus larges. Derrière la romance se dessine donc une interrogation profondément libanaise: faut-il rester ou partir? Comme de nombreuses familles du pays dispersées à travers le monde, Yasmina et Nino sont confronté·es à ce choix douloureux. Leur histoire devient le miroir d’une société marquée par l’exil, où l’attachement au pays demeure souvent plus fort que les raisons de le quitter. La question cruciale est donc de savoir si le couple va laisser les circonstances extérieures accablantes le séparer, ou si l’amour de Beyrouth va résister... jusqu’aux étoiles.
Cyril Aris:
Réalisateur, scénariste, monteur et producteur libanais issu du documentaire, Cyril Aris est né en 1987 à Beyrouth. Notamment formé aux beaux-arts de l’université de Columbia, où il enseigne, et membre de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, qui remet les Oscars, il a collaboré avec Mouni…
Un monde fragile et merveilleux
Article publié le 1. septembre 2026
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