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«Elle a été élevée au rang de mythe»
Présenté en ouverture de la section Orizzonti de la Mostra de Venise, «Mother», le nouveau film de Teona Strugar Mitevska sur Mère Teresa, a également eu l’honneur d’être projeté en grandes premières en novembre 2025 à Genève et Lausanne. La réalisatrice a fait le déplacement et gratifié le public d’échanges enrichissants. Retours sur le film et les déclarations d’une cinéaste pleine d’énergie et d’humour, à l'occasion de la sortie du film en Suisse romande.
Avec ce nouveau long-métrage, Teona Strugar Mitevska a concrétisé un projet qui lui tenait à cœur depuis longtemps: porter à l’écran une fiction sur Mère Teresa. Et pour cause, 15 ans auparavant, la cinéaste macédonienne avait déjà réalisé Teresa et moi, un documentaire sur la religieuse, née comme elle à Skopje. Lors des premières et avant-premières au GIFF à Genève, puis aux Galeries à Lausanne, la réalisatrice de God Exists, Her Name Is Petrunya et The Happiest Man in the World a souligné que «Mère Teresa, Albanaise de Macédoine, incarne toute la diversité ethnique du pays, où elle a été élevée au rang de mythe». À partir d’entretiens de première main réalisés avec les quatre dernières sœurs encore vivantes qui l’avaient connue, la cinéaste a aussitôt choisi de déconstruire le mythe, d’abord dans le documentaire de 2010, puis dans la fiction Mother, sa sortie dans les salles romandes en décembre 2025.
J’ai réalisé que ces femmes refusaient de vivre comme la société l’attendait.
«Je me souviens avoir été fascinée par la Mère Teresa que j’ai découverte, à la fois farouche et attachante, et je me suis pris de passion pour la complexité et l’audace du personnage», a confié la réalisatrice lors des Q&A. Bien consciente du contexte, elle a ajouté: «L’idée de liberté est souvent revenue dans mes entretiens avec les sœurs. Au départ, je ne comprenais pas. Puis j’ai réalisé que ces femmes refusaient de vivre comme la société l’attendait. Dans leur quête d’indépendance, elles ont choisi la religion comme refuge. C’est une idée contradictoire, mais il faut bien considérer les contraintes sociales et culturelles de l’époque.» Son choix de se concentrer sur Mère Teresa s’explique par une volonté de questionner «la situation des femmes, le pouvoir, l’ambition et les rôles genrés». «Aujourd’hui, je perçois une ouverture dans l’Église: la place des femmes est un enjeu central pour moderniser l’institution», a-t-elle déclaré.
Dans Mother, Teona Strugar Mitevska a choisi de raconter les sept jours de Sœur Teresa avant qu’elle ne soit autorisée par le Vatican à fonder son propre ordre, soit les sept jours de la «Création» de Mère Teresa. Pour l’incarner, la réalisatrice a fait appel à Noomi Rapace. Le choix de cette excellente actrice a été motivé non seulement par son énergie rebelle, mais aussi par une coïncidence physique: «Mère Teresa était petite, je suis petite… et Noomi est très très petite», a-t-elle expliqué avec humour. «Il était essentiel de présenter une figure historique féminine qui ne soit pas idéalisée, mais complexe, multidimensionnelle», a précisé la cinéaste, ajoutant que la sainte «était forte, toujours dans l’action, tel Robin des Bois, toujours en train de résoudre des problèmes, et qu’il a fallu trouver sa fragilité et exprimer son intimité». Pour cela, elle a introduit le personnage de Sœur Agnieszka, interprétée par l’actrice néerlandaise Sylvia Hoeks: «Agnieszka et Teresa se complètent. Elles sont comme le yin et le yang d’une même femme qui s’interroge. Noomi dégage naturellement une énergie punk et une certaine dureté, elle représente une furie, tandis que Sylvia apporte une émotion tendre et intérieure.»
Agnieszka et Teresa se complètent. Elles sont comme le yin et le yang d’une même femme qui s’interroge.
Il est crucial de proposer aussi des représentations de femmes et de toutes leurs contradictions.
Dans Mother, les ambiguïtés de Mère Teresa et ses zones d’ombre, comme son opposition à l’avortement et à la contraception, sont ainsi concrétisées par le récit opposant les deux sœurs. Elles sont renforcées par une bande-son hard-rock et une caméra qui se déchaîne, donnant matière à une œuvre féministe, radicale dans sa forme: «On mélange les genres, le drame, l’horreur, le pop… on cherche et on joue comme des enfants avec le cinéma. Mais c’est la représentation des femmes dans l’Histoire qui est essentielle. Il y a tant de biopics sur des hommes. Il est crucial de proposer aussi des représentations de femmes et de toutes leurs contradictions, celles qui habitent chacune d’entre nous. C’est cela qui nous libère et permet aux nouvelles générations de trouver la force d’être elles-mêmes», a-t-elle conclu avec passion.
Teona Strugar Mitevska:
Née en 1974 à Skopje dans une famille d’artistes, Teona Strugar Mitevska vit entre la capitale macédonienne et Bruxelles. Elle a fait ses premiers pas au cinéma comme enfant-actrice, avant de travailler en tant que peintre et graphiste, puis de poursuivre des études de cinéma à la Tisch School of t…
Mother
Article publié le 27. novembre 2025
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